1er mars 2020. Le départ.

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Nous nous observons avec respect, soldats pacifiques d’une guerre contre nous-mêmes. Nous allons la gagner.

3 heures réveillé, peu dormi. Je dois quitter la chaleur hospitalière de l’AirBnB. Un taxi m’amène à l’hôtel vers 9h, lieu de RV des navettes vers le départ. En arrivant, je constate que ma pulka est nettement plus volumineuse que celle de la majorité des concurrents. Sans doute plus lourde aussi. Je fais connaissance de Chris (à pieds sur ITI350) et l’aide à descendre son « attelage » qui doit faire 5 kg de moins que le mien.

11h, départ en bus direction Knikk, 1h30 de voyage. J’en profite pour avaler mon déjeuner préparé tôt ce matin, l’esprit déjà sur la piste. L’ambiance est bonne. De nombreux concurrents du monde entier s’activent. (20 pays représentés). Le départ a lieu sur un grand parking en face d’un bar, cabane de trappeur du « bout du monde ». Il fait  très gris, une tempête de neige est annoncée pour l’après-midi. Il ne fait pas froid. Il neige légèrement, je reste dehors et prépare mes affaires. Compliqué de m’y retrouver dans tous ces sacs étanches. Où ai-je mis ceci ? Je passe mon temps à ouvrir et fermer des sacs. La pression encombre-t-elle mon esprit ?

Nous sommes 78 au départ, dont 24 inscrits sur l’ITI1000 jusque à Nome. Je remarque qu’il y a surtout des vélos. Seuls 3 concurrents (sur 24) franchiront la ligne d’arrivée. La météo exceptionnellement dure cette année fera une sélection impitoyable. Nous sommes 54 à tenter de rallier McGrath ( 600 km) dans un temps limite de 10 jours, la moitié réussiront.

Nous nous observons avec respect, soldats pacifiques d’une guerre contre nous-mêmes. Nous allons la gagner.

Je rentre dans le bar pour boire un coca avec Lars qui termine une barquette de frites. Pas vraiment stressé, juste pressé de partir. Comme lui, mon plan est de faire 80 km d’une seule traite, pour rejoindre le refuge de YENTNA, CP1. Objectif très ambitieux, trop peut-être. J’ai eu le temps d’apprendre de mes diverses aventures que les choses ne se déroulent jamais comme nous les imaginons ; il faut être souple dans sa tête, ne pas bloquer son mental.

Je suis là. Je suis prêt à cela. J’attends. Les dernières minutes deviennent nerveusement éprouvantes.

La « libération » est donnée à 14h. Apres 1 km, les vélos quittent la piste préférant une route, moyennant un détour de 10 km. Il n’y a pas d’itinéraire imposé ni balisé sur cette course, juste l’obligation de passer par 6 CP (checkpoints). La météo prévoit beaucoup de neige pour les deux 1ers jours de course suivi d’une chute brutale des températures avec -40°C annoncés pour le milieu de semaine, avec un vent fort. Parfait. J’aime ces conditions extrêmes.

La piste est molle, couverte de beaucoup de «  fraiche ». Il n’y a pas eu d’hiver avec autant de neige et si rigoureux depuis plus de 20 ans en Alaska. Le rythme ne sera pas rapide. Je me retrouve devant avec les skieurs (5) et les marcheurs. Il commence à neiger abondamment, la progression de tous est ralentie. Les marcheurs ont chaussé leurs raquettes.

Je reste avec le groupe de tête pour ne pas me perdre. Pour ce début de course, de nombreux chemins partent dans tous les sens, j’ai peur de prendre une fausse piste. L’itinéraire n’est pas balisé. Je suis donc Forest, un jeune skieur de Fairbanks qui skie avec un sac à dos, et 2 coureurs à pieds semi pro, un américain et un Irlandais. Le rythme est très soutenu, ces 2 « guys » sont vraiment partis comme pour un 10 km : je regarde mon GPS : 9 km/h sur le plat avec des raquettes et une pulka ! Trempé, je tombe toutes mes couches de vêtements, la piste monte et descend en permanence. Certaines bosses raides m’obligent à déchausser les skis, monter à pied. Forest, devant, semble bien connaître l’itinéraire, nous dépassons les marcheurs. L’adrénaline, les endorphines coulent dans mes veines, je me sens bien.

Avant 19h, nous sortons nos frontales, il continue de neiger, il ne fait pas froid. Premier gros coups de pompe, envie de dormir au bord de la piste, le jetlag probablement. Je suis arrivé mercredi soir tard venant d’Europe, nous sommes dimanche. Trop court pour recaler un organisme. Je pense que je ne me suis pas assez alimenté pour ce début de course. Hypoglycémie peut-être.

L’adrénaline, les endorphines coulent dans mes veines, je me sens bien.

En participant à cette aventure, je voulais sortir de ma zone de confort. Mes espérances sont comblées.

Au panneau NOME 1049, j’ai noté qu’il fallait prendre une piste vers la droite. Forest, devant, part à gauche. Il est déjà loin, je ne peux pas en parler avec lui. Je ne vois pas de piste sur la droite, mais ne cherche pas vraiment. Je le suis. Erreur. J’aurais du mieux chercher, sortir mon GPS , faire le point. J’avais la trace idéale sur celui-ci. Cet itinéraire m’impose une rallonge de presque 5km sur une piste infernale. Lars et Greg sont passés à droite.

La piste continue avec des « Up and Down », on s’enfonce toujours autant. Je rejoins Forest et décide de faire un stop pour manger. Nous en profitons pour parler de la suite. Il repart quelques minutes avant moi. Il me faut plus d’une heure pour le rattraper.

La progression est vraiment lente, les skis s’enfoncent dans la « profonde ». La pulka n’est pas vraiment un avantage. Vers 21 heures, nous rejoignons les marécages de Flathorn. Une dizaine de bikers sont déjà passés et ont labouré cette piste. Ils sont à pieds, poussent leurs vélos qui pèsent entre 30 et 40 kg, terrible, transformant la piste en une étroite tranchée. Je suis content d’être sur des skis. Ma pulka, trop large, se transforme en bulldozer chasse neige. Faire du ski devient un vrai combat, je suis en nage malgré les -5°C. Je double quelques cyclistes à la peine. Vers 23h, les 2 coureurs de tête me rattrapent. Le relief s’aplanit, nous traversons des lacs gelés « minés » d’overflow (l’eau remonte entre la neige et la glace). Je passe malgré tout très bien à skis. Il est minuit, j’ai fait 51 km, soit une moyenne de 4,25 km/heure, arrêts compris.  Pas vraiment ce que j’avais imaginé. Ceci bouscule tous mes plans : à une telle vitesse, je vais devoir rogner sur mon temps de sommeil pour finir dans les temps.

Cette course ne sera pas très rapide et il faudra faire des looooonnnngues journées pour abattre les kilomètres. Avec une piste dure, nous irions beaucoup plus vite.

Pas question d’aller jusqu’à YENTNA. Je suis cuit. Je décide de monter ma tente au bord de la piste. La neige est trempée, lourde. Peu lucide après cette éprouvante journée, j’oublie de me faire à manger et m’endors vite, tout habillé dans des vêtements trempés. Il fait -10°C . Je suis au chaud, malgré tout, dans mon duvet prévu pour -40°C. En participant à cette aventure, je voulais sortir de ma zone de confort. Mes espérances sont comblées.

Je suis là. Je m’adapte. Je me bats.

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