Lundi 2 mars. Flathorn > Yentna

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Mon sang surtout occupé par mes jambes et mes bras n’a pas cru bon alimenter le muscle principal : mon cerveau.

5h30 mon beeper me réveille. Je me lève fatigué. De toute évidence, je n’ai pas bien récupéré des efforts d’hier. Pas assez bu, pas assez mangé, pas assez dormi. Sans carburant, la journée va être compliquée, et je commence à me demander ce que je fais ici. Je paie cash mon manque de lucidité de la 1ere journée.  Il ne neige plus et il fait un peu plus froid (-10°C). J’avale une ration de flocons d’avoine, déplie le camp et me mets en « piste ». Premier objectif : la rivière Susitna.

La piste est toujours aussi molle, il a beaucoup neigé cette nuit. La progression est très lente. A moins que cela soit « une panne de cuisses ». D’après mes calculs, il reste 30 km jusqu’à Yentna, 1er CP. Il en reste, en fait, 40, je n’ai pas pris le chemin le plus court. Au même rythme qu’hier, 10 heures. Mes quadriceps peinent, séquelles des crampes de la nuit. Je n’ai jamais ressenti ça auparavant. Je n’ai bu que 2 litres pour 13 h de ski hier. J’ai beaucoup transpiré. Je suis déshydraté, « sec ». Mon sang surtout occupé par mes jambes et mes bras n’a pas cru bon alimenter le muscle principal : mon cerveau. Uniquement les hormones de l’effort aux effets secondaires, indésirables, pernicieuses, voire délétères. Je n’ai pas assez réfléchi aux « key factors » de base: l’itinéraire, l’hydratation et l’alimentation.
5km après le départ, je croise un anglais à vélo qui a décidé d’abandonner. Il a fait demi-tour et m’indique le chemin. A 8 heures, il fait normalement jour…normalement. Le ciel est noir, il commence à neiger.

Pas de normalité en Alaska.

Je descends sur la rivière Susitna .La piste est plate jusqu’à Yentna. Je skie comme un zombie, lentement. Je rattrape Greg, un skieur d’Alaska qui a bivouaqué sur le parcours. Il a une grande expérience « wilderness » : il dort dans la neige, sans tente, ni sac de bivouac, juste dans son duvet en goretex. Il a choisi des skis type « back country », plus larges et plus lourds. Il glisse moins vite que moi mais arrivons cependant ensemble à Yentna Nous aurons à peu près le même rythme pendant plusieurs jours. Je réaliserai plus tard que ce qui compte le plus pour aller vite, ce n’est pas la l’allure de progression, mais le temps que l’on passe sur la piste. Il faut limiter les arrêts, ne pas trop dormir, s’arrêter, perdre du temps…pour en gagner. Skier vite n’est pas le principal déterminant. La journée est interminable, la rivière Susitna sans fin, le CP1 semble inatteignable. Je double de nombreux concurrents à pieds ou à vélo qui ont passé la nuit sans dormir sur la piste. Le démarrage de cette course est plutôt « hard », je m’interroge: qu’est ce que je fous là ?  Cette question, je me la suis posée dans mes précédentes expéditions. Je sais que la réponse, pour le moment, enfouie au fond de moi, montera petit à petit à la surface et me semblera évidente, claire une fois mon but atteint.

Pourquoi cette envie repartir sinon ?

Partir tôt le matin, dans la tempête de neige pour 40 km alors que je n’ai pas assez dormi et suis complètement cuit ne restera pas mon meilleur souvenir sportif.
J’arrive à Yentna, il est 16h. Cela me fait une bonne excuse pour ne pas repartir. 40 km en 10 heures, pas vraiment un exploit sur cette partie pourtant entièrement plate.

Pas de record en Alaska.

Yentna est une grosse cabane/refuge en rondins, sur les berges de la rivière, tenue par une famille nombreuse et accueillante où vivent 3 générations.
Une bonne bière, un sandwich, ça commence à aller mieux. Il fait bien chaud (+25°C) et je peux faire sécher mes affaires, recharger mes batteries, au propre comme au figuré. Je prends mon diner et vais me coucher tôt, pour partir tôt. Ça c’est le plan ce soir. Vers 19h, le patron, jeune homme de 73 ans nous délivre un concert « rock » de grande qualité, à la hauteur de l’hospitalité des lieux. Surréaliste. Il règne une animation particulière : une peau de grizzli accroché au mur, des ados qui jouent aux jeux vidéos sur la TV, des coureurs mangent, d’autres dorment dans des fauteuils, et la voix de Bruce Springsteen du boss… Un rêve à la Prévert… Je retrouve les Kiwis, Asbjorn et une douzaine d’autres concurrents. Lars, Greg et Forest, tous les 3 à skis sont déjà repartis en direction de Skwentna, CP2. Je suis à la traine.

Mais la stratégie de cette course est complexe : ou s’arrêter pour se reposer ?  Que fait-on lorsque l’on arrive à 16h dans une cabane ou un lodge ? On profite d’un lieu bien chaud mais on perd du temps ? On repart après un stop et on bivouaque dans le froid au milieu de la nuit? Tortue(pulka?) ou lièvre(blanc) ? On connait tous la fin de l’histoire : pour cette nuit, ce sera bien au chaud dans un vrai lit… La suite me donnera raison.

Je suis là, je suis bien, j’ai le temps.

Je réaliserai plus tard que ce qui compte le plus pour aller vite, ce n’est pas la l’allure de progression, mais le temps que l’on passe sur la piste.

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1er mars 2020. Le départ.

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