Mardi 3 mars. Yentna to Shell Lake Lodge. 80 km

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Je me sens bien, prêt pour une grosse journée, prêt à changer de rythme aussi, et rattraper les skieurs, loin devant.

3h30. Debout. Petit déjeuner, arrosé d’un litre de café, avec les Kiwis. Je me sens bien, prêt pour une grosse journée, prêt à changer de rythme aussi, et rattraper les skieurs, loin devant.

4h30 . En piste ! Il fait plus froid ( -24°C) mais pas de neige annoncée pour les prochains jours. La trace est plus dure, plus rapide, plus facile. Les NZ sont sur leur machine, ils me dépassent rapidement. Je suis content pour eux. Skier la nuit est particulier. J’adore. Concentré sur la piste et ses skis, on avance plus vite, focalisé sur le faisceau de sa frontale, de son souffle, du silence. Seuls points de repères, des halos de lumières au loin : les autres concurrents. Je rattrape rapidement Hendra, marcheur indonésien. Il progresse plus lentement, traînant une pulka très lourde. Il n’était pas au lodge hier soir. Où a-t-il dormi ? A t-il dormi ? Le drapeau de son pays flotte sur sa pulka. Il semble vraiment motivé pour aller au bout. Je rattrape Greg ,il a bivouaqué à côté de la piste. Il replie son camp. Minimaliste. :un gros trou dans la poudreuse.

8h. Le jour se lève, gris. J’ai fait 20 km. Un fort vent de face fait encore baisser la température. Quant au ressenti… Mes joues commencent à geler. Je me détourne pour rejoindre le magnifique lodge Mc Dougall’s situé à 300 m de la piste et avaler un copieux petit déjeuner : bacon & eggs accompagnés d’une pile de « french toasts », le tout arrosé de 5 mugs de café US. Nous consommons entre 8000 kcal par jours. Il faut alimenter souvent la « chaudière ». Accueil fantastique dans ce lodge. Je donne 2 ibuprofène à un cycliste anglais qui souffre du genou. J’apprendrai plus tard qu’il a du abandonner. L’Alaska ne s’encombre pas de blessés.

1 heure plus tard, les batteries rechargées, je repars.

Je skie plus vite, un vrai bonheur. Je ne vois personne sur ce tronçon.  La piste serpente sur la rivière Yentna, monte sur la berge puis continue dans une forêt de pins. C’est magnifique. La quantité de neige est impressionnante : j’avance dans une tranchée. Les toits des cabanes, des maisons d’été, sont chargés d’ 1m50 de neige.  J’arrive au lodge (SKWENTNA/CP2) vers 15h. Déjà 50 km parcouru depuis le départ. Je retrouve les Kiwis qui terminent leur repas et d’autres concurrents à pieds ou à vélos. L’accueil est plutôt froid (je suis acclimaté…) et impersonnel, mais la cuisine est excellente. J’engloutis (l’animal éponyme vit dans la région) littéralement un plat de lasagne et en profite pour faire sécher chaussures et vêtements. J’ai skié vite et suis trempé.

Le temps est gris mais le soleil n’est pas loin. Il ne fait pas froid. Départ du lodge vers 16h, remonté à bloc. Objectif : passer la nuit à Shell lake lodge, où il serve à manger toute la nuit, et dormir dans une cabane. Reste 27 km et beaucoup de dénivelés pour passer les Shell Hills.

J’accélère le rythme, je me sens bien. Mais l’euphorie (encore elle) me fait perdre la bonne piste en partant. Retour au lodge , 30 minutes de perdues. J’attends Graham et Georges qui se mettent en route et me montrent le chemin. Ils étaient là en 2019.

La piste traverse un très grand marécage balayé par un vent violent. La neige est si poudreuse qu’il est impossible aux cyclistes de progresser autrement qu’à pieds. Je dépasse les All-Blacks qui poussent péniblement les 35 kg de leur engin (15 kg de vélo+20 kg d’intendance). Mes skis s’enfoncent profondément. Je dois parfois traverser des congères de 50 cm d’épaisseur. Impressionnant mais superbe.

La piste traverse un très grand marécage balayé par un vent violent. La neige est si poudreuse qu’il est impossible aux cyclistes de progresser autrement qu’à pieds.

Le soleil descend sur l’horizon, les doutes d’être ici ont été balayés par le vent. Je suis bien, je suis serein, ce paysage sauvage est si beau.

Le vent a balayé les nuages, il fait un temps magnifique. On distingue très bien tout l’Alaska Range et le Mc Kinley en arrière-plan.  Je prends de nombreuses photos, la piste peut attendre. Le soleil descend sur l’horizon, les doutes d’être ici ont été balayés par le vent. Je suis bien, je suis serein, ce paysage sauvage est si beau.

Après 10 km, partie de montagnes russes jusqu’à Shell lake. La piste redevient dure, logiquement les cyclistes me dépassent à nouveau. La fatigue se fait sentir, ces montées à la force des bras m’épuisent. De nombreuses traces d’élan attirent mon attention. Je dois être vigilant, ils peuvent être dangereux. Ils sont chez eux. Je n’ai pas été invité. Il y a tellement de neige fraiche cette année qu’ils préfèrent rester sur la piste plus dure et ne veulent plus quitter leur territoire. Deux cyclistes italiens se sont déjà fait charger cette année. Méfiance.

Comme chaque jour, les derniers kilomètres sont interminables. J’aurais sans doute dû faire un stop pour avaler une soupe, un repas. Les pâtes sont loin, les piles à plat. 80 km dans la même journée, c’est beaucoup, peut-être trop.

Lorsqu’il reste 10 km, on se dit : je ne m’arrête pas, je suis arrivé… On a tort. Quand il reste 10 km, cela peut vouloir dire : encore 2h30 d’effort dans la nuit, ou beaucoup plus, par-25°C, avec du vent. Tu skies depuis 70 km, 14heures d’effort, …il serait plus sage de s’arrêter, mettre la doudoune et la veste, sortir le réchaud, et faire bouillir 1 litre d’eau….S’arrêter 30 minutes ou plus pour gagner 5 heures ! Le lièvre…

Encore une fois, un manque de lucidité, de réflexion.

J’arrive au lodge vers 22 heures, complètement vidé, hagard. Transi aussi. Le vent était glacial sur le lac. Les kiwis terminent leurs burgers. Je suis bien incapable d’avaler quoi que ce soit : mal au cœur, envie de vomir. Il faisait vraiment froid, j’ai grillé des cartouches. Après 1 heure dans un fauteuil devant le poêle, je commande quand même une soupe et une bière. Elles passent difficilement. Beat repars sur la piste quand je vais me coucher. Il est toujours disponible pour partager avec tous son expérience et jamais avare de bons conseils. Un chic type. Merci Beat.

1h du matin. Je m’effondre sur ma couchette dans « ma cabane en Alaska », heureux d’avoir réalisé mon objectif de 80 km, d’avoir « fait le job ». Les kiwis s’occuperont d’alimenter le poêle à bois pendant la nuit. Tout comme lui je me contente de ronfler. Merci Graham et Georges.

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