8 mars – Nicolai to Kuskoskwim river – 60 km

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J’ingurgite durant 2 heures l’équivalent de 3 petits déjeuners, suivi par un Hamburger et des pommes de terre.

9h levé, moins de 4h après m’être couché. Dur. J’ai le visage enflé, des poches sous les yeux, la fatigue sans doute. Beth et Chris sont arrivés dans la nuit, Beat dort toujours. J’ingurgite durant 2 heures l’équivalent de 3 petits déjeuners, suivi par un Hamburger et des pommes de terre. Mon corps réclame de l’énergie, je sens que j’ai perdu du poids. L’équilibre en dépense et apport est en train de se rompre. Il y a un point d’eau, j’en profite pour enfin me laver un peu. Je n’ai pas retiré mes sous-vêtements depuis le départ, seulement mes chaussettes pour marcher pieds nus dans la neige. La solitude a parfois du bon…pour les autres.

11h. Je suis prêt à partir. Georges arrive avec le sourire. Pousser un vélo chargé dans la neige fraîche est abominable. Ce gars a un mental d’acier. On the track again. À la sortie du village, je rencontre David, un bénévole de l’organisation venu de NZ. Il fait des images avec son drone et veut réaliser un reportage sur ma course. À peine avons-nous entamé la conversation que je tombe en sanglots. De toute évidence, je manque de sommeil après 2 nuits de moins de 4 heures. Peu importe, je suis un homme, aucune gêne, il comprend.

Ma mémoire fait un flash back de 22ans. En 1998, je me trouve au même endroit avec un pied ayant doublé de volume en raison d’une infection sévère ( staphylocoques). Je suis avec Bill Merchant, le créateur de la course. Le seul moyen d’éviter l’amputation, est de rallier le plus vite possible McGrath pour recevoir des soins médicaux. Je le fais, en skis, une chaussure ouverte. Mon pied trop enflé m’empêche de pouvoir la fermer.

Retour au présent. Je suis dans le doute pour cette dernière étape. Il reste 80 km. Avec un départ si tardif, il est presque midi, je n’imagine pas skier toute la nuit. Il a beaucoup neigé hier, la piste est très molle. J’avance doucement à 5km/h. Je progresse depuis 2 heures quand les traceurs de l’Iditarod me doublent: 6 scooters lourdement chargés. Ils tassent et balisent la piste. Ce convoi avance environ 3 jours devant la course Iditarod dont le départ est donné ce jour d’Anchorage. Les attelages de 16 chiens doivent rejoindre Nome (en 8 ou 9 jours environ pour les 1ers) après une course de 1000 miles ( 1600 km) à travers l’Alaska.

La voie est libre, la neige tombée hier bien tassée, je fonce. Motivation supplémentaire, le ciel bleu, pur revient, la journée s’annonce radieuse. Mes états d’âme matinaux sont oubliés. J’avance, j’avance, j’avance.

Au milieu de l’après-midi, je fais une pose technique pour farter mes skis et manger un repas chaud. Avec le retour du beau temps, le froid revient. La piste presque plate, la majorité du temps sur des rivières, est agréable. Beaucoup d’élans vivent dans le secteur. J’ai toujours un regard suspicieux sur ces imposantes créatures. Ils restent cependant en dehors de la piste, moi sagement dessus. La journée passe vite, les kilomètres défilent.

Un skidoo me rejoint en fin d’après-midi. Pour le laisser passer je me mets sur le côté, tombe et me retrouve enfoui dans la poudre, empêtré avec skis, bâtons et pulka : une tortue incapable de se relever. Le conducteur se gare et vient gentiment me donner un coup de main pour me remettre, dans le bon sens, sur la piste. Malheureusement, après son passage, la neige est brassée, ma progression chute brutalement : je m’enfonce et dois faire la trace.

Le soleil se couche en face de moi. Quelle chance d’assister à un si magnifique spectacle. J’apprécie l’instant malgré le froid vif, mordant, pénétrant, qui arrive avec la nuit. Au panneau « McGrath 20 miles » je décide de prendre la piste qui suit la rivière Kuskoskwim. J’ai lu dans les récits que ce passage est glacial en raison du vent qui remonte ce couloir. Cela se confirme, je dois sortir ma veste en duvet et pour la 1ere fois ma surveste. Il fait littéralement un froid de loup. Comme cet animal, je me sens pris au piège. Je veux , je dois m’arrêter pour bivouaquer. Impossible, dangereux à cet endroit. Mon thermomètre m’indique -30°C, il fait certainement plus froid. Il ne descend pas plus bas. Je ne préfère pas savoir.

J’avance, j’avance, j’avance.

La piste remonte sur la berge, coupant les  méandres de la rivière. Je repère un endroit exigu dans la forêt pour installer mon bivouac. Il me faut un long moment pour tasser une petite zone à l’écart de la piste. Le règlement est formel : il est interdit de planter sa tente sur la trace. Un skidoo passant au milieu de la nuit pourrait être fatal. J’ai très froid, aux pieds surtout. Je rentre dans mon duvet le plus vite possible. Pas question de sortir mon réchaud. Il est 1h de matin, encore environ 20 km. Je sombre dans un mauvais sommeil.

Il fait littéralement un froid de loup. Comme cet animal, je me sens pris au piège. Je veux , je dois m’arrêter pour bivouaquer. Impossible, dangereux à cet endroit.

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