L’envie de partir

Il me faut une aventure, j’en ai besoin physiquement, moralement, viscéralement, un truc fort qui me transporte dans un autre monde. Sortir de ma zone de confort.

6 février 2019. Table d’opération pour une chirurgie cardiaque. Mon cœur pourtant solide doit être reprogrammé. La puce qui commande le rythme électrique bugge. 3 heures de chirurgie pour dénerver des fibres du nerf vague, bruler ou congeler des « circuits » qui génèrent des influx non souhaités. Je sors de l’hôpital avec un rythme régulier mais avec +20 bpm au-dessus de mon rythme de sportif. Les sensations pendant les mois qui suivent sont assez bizarres. « Le moteur » n’a plus de ralenti, un « chat ronronne » dans mes poumons. L’opération très technique est cependant un succès, mon cœur retrouve progressivement son rythme d’avant.

2019. Coté boulot : une année difficile, stress maximum, mais cela fait 30 ans que cela dure.

4 janvier 2020. Je cherche un moyen de recharger mes batteries. Revoir le soleil après avoir passé un an dans une cave. Il me faut une aventure, j’en ai besoin physiquement, moralement, viscéralement, un truc fort qui me transporte dans un autre monde. Sortir de ma zone de confort.

Traverser un océan à la rame ? J’ai déjà donné. Trop compliqué, trop long et surtout trop ennuyeux. Beaucoup de neige dans les Alpes, j’accumule les sorties à skis. Je dois trouver un projet en hiver, avec de la neige, du froid, à skis, dans des conditions rudes pour faire le point sur mes jambes, ma tête. L’Iditarod Trail Invitationnal ( www.iditarodtrailinvitationnal.com) , est le truc qu’il me faut. Une course traversant l’Alaska sur la piste Iditarod, à pieds, à skis ou à vélo. Deux distances au choix : 350 Miles ( 600 km) ou 1000 Miles( 1600 km), le tout en quasi autonomie et sans assistance. J’ai terminé cette « odyssée blanche » en 1998 et en 2000 avec Bruno , j’ai envie de revenir comme 20 ans en arrière. Ces paysages, cette épreuve m’ont vraiment marqué. Et le mot est trop faible.

Je mène une vie trop compliquée, avec trop d’informations. Se retrouver dans la nature, coupé du monde ou presque, avec juste les choses de base à penser, des choses plus simples. Besoin de me sentir « fucking vivant » comme dira Pierre. Reste quand même un problème de taille : nous sommes le 4 janvier : départ le 1er mars, 8 semaines. Délai, timing, très serrés pour ma préparation.

Avoir un dossard. J’ai le CV qui va bien (cette course est « sur invitation ») mais le quota de la course ( 80 concurrents) est complet depuis longtemps . Liste d’attente longue. J’avais envisagé cette course avec mon ami Stéphane en juillet dernier, mais nous avions abandonné celui-ci car Stef changeait de job.
Je prends le risque, achète mes billets pour Anchorage, réserve un AirBnB. Plus moyen de reculer. Je contacte l’organisation, leur demande de m’inscrire sur la « last minute short list ». Sur une épreuve pareille, il y aura inévitablement des défections de dernière minute.

Je suis là, je suis prêt, j’attends.

8 semaines. Feu. Chaque jour compte. Les priorités : bien m’entrainer mais arriver au départ frais, reposé. Le matériel doit être parfaitement adapté (lors de ma dernière course du genre sur le Yukon en 2015, il avait fait -50°C la 1ere nuit), l’itinéraire gravé dans la tête. J’ai skié cette piste … il y 20 ans.

Lever avant 5 heures chaque matin pendant 2 mois. Un jour sur 2 pour skier (il me faut 1 heure de route pour rejoindre le domaine nordique) ; l’autre jour, rattraper le travail mis de côté la veille. Je suis motivé, heureux de me lever tôt, de m’entrainer. Aucune sortie sous les 35 km, toujours plus de 100 chaque WE.

2 WE complet à Bessans pour abattre les kilomètres et me remettre en tête les gestes essentiels du « bon » bivouac : monter la tente, allumer le réchaud à essence (le gaz gèle à partir de -20°C), dormir dans la neige, …

Je passe mes soirées à faire la navigation, étudier les cartes, lire, réécrire ce que je peux trouver sur le Net. Cela fait beaucoup. Merci à Lars et Beat, ils ont fait la course plusieurs fois, répondent à toutes mes questions, et me passent les tracés GPS.

Bien s’équiper. Viser le superlight . Mon matériel technique, au top il y a 5 ou 10 ans est complètement dépassé. Je n’ai pas le choix, il me faut tout changer. Ce matériel sera mon assurance-vie : nouvelle pulka construite chez LITEBOAT (qui fabrique des bateaux aussi…), nouvelle tente, GPS, vêtements, skis…, des colis livrés presque chaque jour.

Je passe mes soirées à faire la navigation, étudier les cartes, lire, réécrire ce que je peux trouver sur le Net. Cela fait beaucoup.

L’Alaska. C’est mon 10 ème voyage dans ce beau pays, le 8ème en hiver. Je n’ai jamais vu nulle part ailleurs une luminosité pareille, sans doute la latitude élevée.

L’Alaska. C’est mon 10 ème voyage dans ce beau pays, le 8ème en hiver. Je n’ai jamais vu nulle part ailleurs une luminosité pareille, sans doute la latitude élevée.
J’aime ce pays. Arrivée à Anchorage seulement 3 jours avant le départ. Grosse erreur. Trop juste pour récupérer des 10 heures de décalage horaire. Je vais, je dois compenser le jetlag, m’adapter. Je préfère un AirBnB dans le centre plutôt que l’hôtel proposé par l’organisation de la course, bien mieux pour mes repas, mais un peu triste d’être seul ici.

Je fais la connaissance de Lars avec qui je corresponds activement depuis 1 mois sur le Net. Lars est une « icône » de la course avec déjà 5 participations. Il m’apporte un fer à farter (Lars sera à skis comme moi) et le matériel que j’ai commandé aux USA et fait livrer chez lui. Super US breakfast. Merci à Dawn, l’épouse de Lars, de m’avoir préparer mes 2 drop bags.

Temps magnifique, je passe 6 heures par jour à marcher, skier, afin de recaler mon horloge interne, de commencer à m’habituer au froid, aux conditions extrêmes qui m’attendent. Il fait -15° le matin et -10° l’après-midi. Je me sens bien, je suis confiant. Même avec une bonne préparation, le risque d’échouer est grand. Les abandons sont plutôt élevés sur ce type de course extrême. Avant de partir, les idées doivent être claires. 600 km à skis en hiver en Alaska, une piste non tracée, une pulka de 25 kg à tracter, en moins de 10 jours : ce sera très dur.

Je suis là, je suis prêt, j’attends.

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1er mars 2020. Le départ.